Le risque de change que vous ne voyez pas (même en facturant tout en euros)
« Je facture tout en euros, donc je n'ai pas de risque de change. » C'est l'une des idées fausses les plus répandues. Au-delà du risque évident sur les factures en devises, deux autres formes de risque, plus diffuses, peuvent peser lourd : le risque concurrentiel et le risque de consolidation. Tour d'horizon de ce qui échappe au radar.
Beaucoup de dirigeants pensent être à l'abri du change parce qu'ils facturent et achètent en euros. C'est une erreur de perspective. Le risque de change ne se limite pas aux factures libellées en devises : il existe deux autres formes, plus discrètes, qui n'apparaissent sur aucune facture mais peuvent peser tout autant sur le résultat. Les ignorer, c'est se croire couvert alors qu'on ne l'est pas.
Le risque que tout le monde connaît : le risque de transaction. C'est le plus visible : vous avez une facture à payer ou à encaisser dans une devise étrangère, et le cours bouge entre la commande et le paiement. C'est celui que couvrent les contrats à terme. Mais ce n'est que la partie émergée.
Le risque caché n°1 : le risque concurrentiel (ou économique). Imaginez que vous vendiez en euros, en concurrence avec une entreprise américaine qui vend en dollars. Si le dollar baisse fortement, votre concurrent devient mécaniquement moins cher pour un client international, sans avoir rien changé à ses prix. Vous perdez des appels d'offres et des parts de marché — à cause du change, alors que vous n'avez pas la moindre facture en devise. C'est un risque réel, diffus, et particulièrement difficile à mesurer.
Le risque caché n°2 : le risque de consolidation (ou de conversion). Si vous avez une filiale à l'étranger qui tient ses comptes en devise locale, la valeur de cette filiale, une fois traduite en euros dans vos comptes consolidés, varie au gré du change. Une filiale rentable en monnaie locale peut faire apparaître une perte de valeur dans vos comptes de groupe simplement parce que sa devise s'est dépréciée. Aucun flux d'argent ne sort, mais votre bilan et votre résultat consolidé en portent la trace.
Pourquoi ces risques sont difficiles à gérer. Contrairement à une facture en dollars, dont le montant et l'échéance sont connus, le risque concurrentiel et le risque de consolidation n'ont pas de flux précis à couvrir. On ne peut pas poser un contrat à terme exact dessus. La première étape n'est donc pas de les couvrir, mais d'en prendre conscience et de les surveiller — beaucoup d'entreprises découvrent leur existence seulement après avoir été touchées.
Que faire, concrètement. Pour le risque concurrentiel : identifier dans quelles devises se battent vos concurrents, et suivre ces cours comme des indicateurs d'alerte ; envisager, sur les marchés très exposés, une couverture partielle ou une diversification géographique. Pour le risque de consolidation : en discuter avec votre expert-comptable, car sa couverture relève de choix comptables et financiers spécifiques, à arbitrer selon l'importance de la filiale. Dans les deux cas, la lucidité prime sur la sophistication.
Facturer en euros protège du risque de transaction, pas des deux autres. Avant de vous déclarer « sans risque de change », posez-vous deux questions : mes concurrents se battent-ils dans une autre devise ? Ai-je des actifs ou des filiales valorisés dans une autre devise ? Si oui, le risque est là, même invisible.
Notre conviction. Le risque de change le plus dangereux est celui qu'on ne voit pas, parce qu'on ne le couvre jamais. Si le risque de transaction se gère avec des outils simples, les risques concurrentiel et de consolidation demandent d'abord une prise de conscience, puis une surveillance régulière. Un bon diagnostic de change ne s'arrête pas aux factures en devises : il cartographie les trois risques, pour qu'aucun ne reste dans l'angle mort.
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